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C'était tellement beau que j'en ai fermé les yeux...

C'était tellement beau que j'en ai fermé les yeux...
................Un soir, à Meyrigac, je m'accoudai, comme tant d'autres soirs, à ma fenêtre; une chaude odeur d'étable montait vers les glacis du ciel; ma prière prit faiblement son essor, puis retomba. J'avais passé ma journée à manger des pommes interdites et à lire, dans un Balzac prohibé, l'étrange idylle d'un homme et d'une panthère; avant de m'endormir, j'allais me raconter de drôles d'histoires, qui me mettraient dans de drôles d'états. " Ce sont des péchés", me dis-je. Impossible de tricher plus longtemps; la désobéissance soutenue et systématique, le mensonge, les rêveries impures n'étaient pas des conduites innocentes. Je plongeai mes mains dans la fraîcheur des lauriers-cerises, j'écoutai le glouglou de l'eau, et je compris que rien ne me ferait renoncer aux joies terrestres. " Je ne crois plus en Dieu", me dis-je, sans grand étonnement. C'état une évidence: si j'avais cru en lui, je n'aurais pas consenti de gaieté de coeur de l'offenser. J'avais toujours pensé qu'au prix de l'éternité ce monde comptait pour rien; il comptait, puisque je l'aimais, et c'était Dieu soudain qui ne faisait pas le poid: il fallait que son nom recouvrît plus qu'un mirage. Depuis longtemps l'idée que je me faisais de lui s'était épurée, sublimée au point qu'il avait perdu tout visage, tout lien concret avec la terre et de fil en aiguille l'être même. Sa perfection excluait sa réalité. C'est pourquoi j'éprouvai si peu de surprise quand je constatai son absence dans mon coeur et au ciel. Je ne le niai pas afin de me débarasser d'un gêneur: au contraire, je m'aperçus qu'il n'intervenait plus dans ma vie et j'en conclus qu'il avait cessé d'exister pour moi.


Mémoires d'une jeune fille rangée, Simone de Beauvoir

# Posté le lundi 22 octobre 2007 14:49

Modifié le vendredi 23 janvier 2009 07:57

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